Deux études de l’UCAD, une même alerte
Nous buvons de l’eau souillée. Nous nous baignons dans des eaux souillées. Deux équipes de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) viennent de le démontrer, chiffres à l’appui, et le constat glace.
Première étude, présentée le 23 juin 2026 lors de la 5e Journée scientifique sur la sécurité sanitaire des aliments. Les chercheurs ont analysé 100 échantillons d’eau en sachet, issus d’une cinquantaine de marques vendues à Dakar et à Mbour. Résultat : 82 % contiennent des matières fécales (des excréments) et échouent aux normes microbiologiques de potabilité (les seuils qui garantissent qu’une eau peut se boire sans danger). Seuls 4 % passent le test. Autrement dit, sur dix sachets tirés au hasard dans la rue, huit sont impropres à la consommation.
Ce sachet, tout le monde l’achète. Il coûte quelques francs, se vend à chaque coin de rue, désaltère l’ouvrier comme l’écolier. C’est précisément ce qui rend le chiffre effrayant : le poison est populaire, bon marché, à portée de toutes les mains.
Deuxième étude, menée par le Laboratoire de Traitement des Eaux Usées (LATEU) de l’UCAD sur dix plages de Dakar. Les chercheurs y mesurent les entérocoques (des bactéries qui vivent dans l’intestin humain et animal ; leur présence dans la mer signale une pollution par des excréments). Faute de normes sénégalaises, ils comparent leurs relevés à ceux de l’OMS, de l’Union européenne et des États-Unis. Quatre plages s’en sortent bien (Ouakam, Mermoz, Anse Bernard et Voile d’Or). Les six autres présentent un risque sanitaire majeur pour les baigneurs, les plus contaminées étant Kussum, Cambérène et Terrou Bi.
D’où vient cette contamination ? La science répond sans détour. Pour les sachets : une eau de départ non traitée, des unités de production clandestines, une hygiène défaillante au remplissage, un emballage et un stockage douteux, aucune traçabilité. (La Brigade de recherches de Dakar a d’ailleurs démantelé une douzaine d’ateliers illégaux à Pikine, Thiaroye et Yeumbeul en mai dernier.) Ajoutez le geste que nous répétons tous, mordre le coin du sachet pour l’ouvrir, lèvres contre un plastique manipulé et transporté dans la poussière. Pour les plages : des eaux usées domestiques et industrielles déversées dans la mer sans le moindre traitement.
Les conséquences portent des noms connus : diarrhées, fièvre typhoïde, choléra, hépatite. Elles frappent d’abord les enfants, dont l’organisme résiste mal. À l’échelle du globe, les maladies d’origine alimentaire et hydrique touchent près de 866 millions de personnes chaque année et en tuent environ 1,52 million. Le Sénégal n’est pas une exception, il est un cas d’école.
Que faire ? Deux niveaux de responsabilité, à activer sans délai. L’État tient les deux bouts du problème. Il doit contrôler la production d’eau en sachet, fermer les ateliers clandestins, imposer une traçabilité (savoir qui produit, où et comment). Il doit aussi, à travers l’ONAS (Office national de l’assainissement du Sénégal, l’agence publique chargée des eaux usées), traiter ces eaux avant de les rendre à la mer et signaler clairement les plages dangereuses. L’assainissement n’est pas une affaire communale, c’est une compétence de l’État central. Nous, consommateurs, pouvons déjà exiger une marque agréée, refuser le sachet douteux, faire bouillir l’eau dont nous doutons.
Une croyance tenace circule aussi dans le pays : celle de potions occultes, mêlant matières fécales animales et ingrédients rituels, que des individus en quête de pouvoir ou de notoriété feraient verser dans l’eau d’autrui. Le récit revient régulièrement dans les conversations et parfois dans la presse. Rien de surnaturel là-dedans : le mal ne vient pas d’un sortilège, mais de personnes irresponsables qui, au nom de croyances absurdes, souillent sciemment ce que d’autres vont boire. Cela dit, les deux laboratoires ne retiennent pas cette piste. Ils décrivent une contamination massive, celle d’une eau mal produite et d’une mer mal assainie. Superstition criminelle ou négligence industrielle, la réponse reste la même : contrôler, assainir, sanctionner.
La science a parlé. Elle a compté, mesuré, nommé les responsables. Reste à agir, avant que le prochain verre d’eau ne devienne le premier symptôme.
Ahmed Karim Cissé
Directeur Exécutif
ONG Connexion Sans Frontière (CSF)













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